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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 17:04

Bob Black

Travailler, moi ? Jamais !

Partie 5

L'ABOLITION DU TRAVAIL


Ce que j'ai dit jusqu'ici ne devrait prêter à aucune controverse. La plupart des travailleurs en ont marre du travail. Les taux d'absentéisme, de vols et de sabotages commis par les employés sont en hausse continuelle, sans parler des grèves sauvages et de la tendance générale à tirer au flanc. C'est peut-être là l'amorce d'un mouvement de rejet conscient, et plus seulement viscéral, à l'égard du travail. Cela n'empêche pas que le sentiment qui prévaut, parmi tous les patrons et leurs séides mais aussi chez la plupart des travailleurs, est que le travail lui-même est inévitable et nécessaire.

Je ne suis pas d'accord. Il est à présent possible d'abolir le travail et de le remplacer, dans les cas où il remplit une fonction utile, par une multitude de libres activités d'un genre nouveau. L'abolition du travail exige de s'attaquer au problème d'un point de vue tant quantitatif que qualitatif. D'une part, il faut réduire considérablement la quantité de travail effectuée : dans ce monde, la majeure partie du travail est inutile, voire nuisible et il s'agit tout simplement de s'en débarrasser. D'autre part, et là se situent tant le point central que la possibilité d'un nouveau départ révolutionnaire, il nous faut transformer toute l'activité que requiert le travail réellement utile en un éventail varié de passe-temps agréables - si ce n'est qu'ils se trouvent aboutir à des produits utiles, sociaux. Voilà qui ne devrait sûrement pas les rendre moins attrayants, quand même !

Alors seulement, toutes les barrières artificielles que forment le pouvoir et la propriété privée devraient s'effondrer. La création doit devenir récréation. Et nous pourrions tous nous arrêter d'avoir peur les uns des autres.

Je n'insinue pas que la majeure partie du travail pourrait connaître une telle réhabilitation. Mais justement la majeure partie du travail, par son inanité ou sa nocivité, ne mérite pas d'être réhabilitée... Seule une fraction toujours plus réduite des activités salariées remplit des besoins réels, indépendants de la défense ou de la reproduction du système salarial et de ses appendices politiques ou judiciaires. Il y a trente-cinq ans, Paul et Percival Goddman estimaient que seuls cinq pour cent du travail effectué alors - il est probable que ce chiffre, pour peu qu'il soit fiable, serait plus bas de nos jours - auraient suffi à satisfaire nos besoins minimaux : alimentation, vêtements, habitat. Leur estimation n'est qu'une supposition éclairée mais la conclusion en est aisée à tirer : directement ou indirectement, le gros du travail ne sert que les desseins improductifs du commerce et du contrôle social. Du jour au lendemain, nous pouvons affranchir des dizaines de millions de VRPO et de soldats, de gestionnaires et de flics, de courtiers et d'hommes d'Église, banquiers et d'avocats, de professeurs et de propriétaires de logements, de vigiles et de publicitaires, d'informaticiens et de domestiques, etc. Et il y a là un effet boule de neige puisque, à chaque gros ponte rendu oisif, on libère par la même occasion ses sous-fifres et ses larbins. Ainsi implose l'économie.

Quarante pour cent de la main-d'oeuvre est constituée de cols blancs, dont la plupart exercent quelques-uns des métiers les plus ennuyeux et les plus débiles jamais inventés. Des secteurs entiers de l'économie, l'assurance, la banque ou l'immobilier exemple, ne consistent en rien d'autre qu'en un brassage de paperasse dénué de toute utilité réelle. Ce n'est pas par hasard que le secteur "tertiaire", celui des services, s'accroît aux dépens du "secondaire" (l'industrie) tandis que le "primaire" (l'agriculture) a presque disparu. Comme le travail ne présente aucune nécessité, sauf pour ceux dont il renforce le pouvoir, des travailleurs toujours plus nombreux passent d'une activité relativement utile à une activité relativement inutile, dans le simple but d'assurer le maintien de l'ordre, la paix sociale - car le travail est en soi la plus redoutable des polices. N'importe quoi vaut mieux que rien. Voilà pourquoi vous ne pouvez rentrer avant l'horaire à la maison sous prétexte que vous avez achevé votre besogne quotidienne plus tôt. Même s'ils n'en ont aucun usage productif, les maîtres veulent votre temps, et en quantité suffisante pour que vous leur apparteniez, corps et âme. Comment expliquer autrement que la semaine de travail moyenne n'a guère diminué au cours des cinquante dernières années ?

Ensuite le couperet peut tomber sans dommage sur le travail productif lui-même. Plus jamais de production d'armements, d'énergie nucléaire, de bouffe industrielle, de désodorisants - et par dessus tout, plus jamais d'industrie automobile. Je n'ai rien contre une Stanley Steamer ou une Ford T de temps à autre, mais le fétichisme libidinal de la bagnole qui fait vivre des cloaques comme Détroit ou Los Angeles, pas question ! À ce stade, nous avons, mine de rien, résolu la crise de l'énergie, la crise de l'environnement et d'autres problèmes sociaux connexes et réputés insolubles.

Pour finir, il nous faut abolir l'activité laborieuse de loin la plus répandue, celle dont les horaires sont les plus interminables et qui regroupe des tâches parmi les plus ennuyeuses - et les moins bien rémunérées. Je veux parler du travail domestique et éducatif qu'effectuent les femmes au foyer. En abolissant le travail salarié et en réalisant le plein-chômage, nous sapons la division sexuelle du travail. La famille nucléaire telle que nous la connaissons provient d'une adaptation inévitable à la division du travail qu'impose l'esclavage salarié moderne. Qu'on le veuille ou non, telles que sont les choses depuis un ou deux siècles, il a longtemps été plus rationnel sur le plan économique que ce soit l'homme qui gagne le pain du ménage - pendant que la femme se tape le boulot de merde afin que son compagnon y trouve un doux refuge, à l'abri de ce monde sans coeur. Et que les enfants se rendent dans des camps de concentration nommés "écoles" d'abord pour que maman ne le ai pas sur le dos pendant qu'elle besogne, ensuite pour mieux contrôler leurs faits et gestes - et incidemment pour qu'ils acquièrent les habitudes de l'obéissance et de la ponctualité, ni nécessaires aux travailleurs.

Pour se débarrasser définitivement du patriarcat, il faut en finir avec la famille nucléaire, lieu de ce "travail de l'ombre", non payé, lequel rend possible le système de production fondé sur le travail qui, par lui-même, a rendu nécessaire la forme moderne et adoucie du patriarcat. Le corollaire de cette stratégie "antinucléaire" est l'abolition de l'enfance et la fermeture des écoles. Il y a plus d'élèves que de travailleurs à plein temps dans ce pays. Nous avons besoin des enfants comme professeurs, et non comme élèves. Leur contribution à la révolution ludique sera immense parce qu'ils sont mieux exercés dans l'art de jouer que ne le sont les adultes. Les adultes et les enfants ne sont pas identiques, mais ils deviendront égaux grâce à l'interdépendance. Seul le jeu peut combler le fossé des générations.

Je n'ai pas encore mentionné la possibilité d'abolir presque tout le travail restant par l'automatisation et la cybernétique. Tous les scientifiques, les ingénieurs et les techniciens, libérés des soucis de la recherche militaire ou de l'obsolescence calculée auront tout loisir d'imaginer en s'amusant des moyens d'éliminer la fatigue, l'ennui ou le danger dans des activités comme l'exploitation minière, par exemple. Il ne faut aucun doute qu'ils se lanceront dans bien d'autres projets pour se distraire et se faire plaisir. Peut-être établiront-ils des systèmes de communication multimédia à l'échelle de la planète. Peut-être iront-ils fonder des colonies dans l'espace. Peut-être. Je ne suis pas moi-même un fana du gadget. Je n'aimerais guère vivre dans un paradis entièrement automatisé. Je ne veux pas de robots-esclaves faisant tout à ma place. Je veux faire et créer moi-même. Il y a, je pense, une place pour les techniques substitutives au travail humain mais je la souhaiterais modeste.

Le bilan historique et préhistorique de la technologie n'incite guère à l'optimisme. Depuis le passage de la chasse et de la cueillette à l'agriculture puis à l'industrie, la quantité de travail n'a cessé de s'accroître tandis que déclinaient les talents et l'autonomie individuelle de l'être humain. L'évolution de l'industrialisme a accentué ce que Harry Braverman appelait la dégradation du travail. Les observateurs les plus perspicaces ont toujours été conscients de ce phénomène. John Stuart Mill remarquait que toutes les inventions destinées à économiser du travail humain n'ont jamais réduit la totalité du travail effectué d'une minute. Karl Marx a écrit qu'"on ne pourrait rédiger une histoire des inventions faites depuis 1830 dans la seule intention de fournir des armes au capital contre les révoltes de la classe ouvrière". Les technophiles les plus enthousiastes - Saint-Simon, Comte, Lénine, B.-F. Skinner - ont toujours été de fieffés autoritaristes, c'est-à-dire des technocrates. Nous devrions être plus que sceptiques à l'égard des promesses de la mystique informatique. Les ordinateurs et les informaticiens travaillent comme des chiens ; il y a de fortes chances pour que, si on les laisse faire, ils nous fassent travailler comme des chiens. Mais s'ils ont d'autres projets, plus susceptibles d'être subordonnés aux désirs humains que ne l'est la prolifération des techniques de pointe, alors prêtons-leur l'oreille.


 

 

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